
Faire sabbat
Les agendas débordent une dernière fois avant de rendre les armes. Les fins d’années scolaires et paroissiales s’enchaînent – spectacles, bilans, cérémonies, au revoir. La lumière s’étire tard dans le soir comme pour retarder la conclusion. Et dans cette abondance un peu épuisante, quelque chose murmure: respirer autrement.
Ce murmure, la Bible le connaît bien. Elle lui a même donné un nom, un commandement, une forme: le sabbat. Mais attention à ne pas trop vite entendre dans ce mot une simple permission de s’allonger sur un canapé. Le sabbat biblique n’est pas une pause technique dans une semaine surchargée. Il ne dit pas: récupère pour mieux repartir. Il dit quelque chose de plus radical, de plus libérateur: arrête-toi, parce que tu n’es pas que ce que tu produis.
Le texte de l’Exode est à cet égard d’une précision étonnante. Ce septième jour n’appartient pas à l’homme – il appartient à Dieu. Se reposer, c’est entrer dans un temps qui nous précède et nous dépasse, reconnaître que le monde ne tient pas grâce à notre activité. C’est un acte de foi autant qu’un acte de sagesse. Et le texte va plus loin encore: «Afin que ton boeuf et ton âne aient du repos, afin que le fils de ton esclave et l’étranger reprennent leur souffle», Exode 23, 12. Le sabbat n’est pas un luxe de spirituel bien installé, c’est une justice. Il concerne le plus vulnérable, le plus fatigué, celui qui n’a pas voix au chapitre.
Dans une société où la productivité définit la valeur des personnes, ce commandement est d’une grande modernité. Faire sabbat, ce serait donc ceci: habiter le monde autrement, ne serait-ce qu’un jour. Non pas fuir le réel, mais le recevoir différemment, se tenir dans la reconnaissance. Laisser monter la gratitude pour ce qui a été vécu, accompli, traversé. Se souvenir que l’on est aimé avant d’être utile.
Et pour ceux dont le temps n’est plus scandé par les vacances et les rentrées, notamment les personnes âgées, cette invitation prend peut-être une résonance encore plus nette: le sabbat ne demande pas de changer d’emploi du temps, il demande de changer de regard. Se tenir là, dans le moment présent, et y reconnaître une présence. L’été n’est pas encore là. Mais la lumière de juin est déjà longue. C’est peut-être le bon moment pour apprendre – ou réapprendre – l’art de faire sabbat.



