
«Les apocryphes témoignent de l’histoire des vaincus»
Que cachent vraiment ces textes restés à l’écart du canon biblique, qu’on appelle apocryphes, et dans lesquels on découvre l’enfance de Marie ou la vie de certains disciples ? Frédéric Amsler s’est dédié à l’étude de cette littérature marginale. Le 17 septembre, le professeur de la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Lausanne (FTSR) donne sa leçon d’adieu. Pour ce chercheur et enseignant en christianisme ancien et littérature apocryphe, ces textes sont les témoins de la diversité du christianisme au fil du temps.
Que renferment les textes apocryphes ?
Frédéric Amsler : Il y a une idée répandue selon laquelle cette littérature raconte la contre-histoire, qu’elle va révéler ce qui nous a toujours été caché. Mais il n’y a rien de caché dans ces textes. Prenez par exemple la mariologie (théologie de Marie, ndlr), elle dépend du Protévangile de Jacques ou Naissance de Marie, de la fin du IIe siècle, texte condamné en Occident, mais qui est « ressuscité » dans une réécriture, l’Évangile du Pseudo-Matthieu, un texte apocryphe du Moyen-Age. La mariologie est pourtant entrée dans l’orthodoxie orientale et occidentale. Dans la constitution du canon biblique, les critères doctrinaux ou d’authenticité sont donc moins déterminants que les critères de réception.
C’est-à-dire ?
Lorsqu’un texte devient traditionnel dans une communauté, elle n’est pas prête à y renoncer. Et donc si la communauté de lecture est importante, le texte s’impose. Sans quoi, il tombe en désuétude. C’est ce qui s’est passé avec les textes apocryphes qui n’ont pas été retenus dans le canon biblique. Leur étude nous permet donc de renouveler les connaissances, notamment s’agissant de la construction des marges et de l’orthodoxie, donc de l’histoire des vaincus.
Vous avez consacré votre carrière à l’étude de cette littérature. Que vous a-t-elle appris ?
Lorsque vous réalisez qu’un texte est le résultat d’une construction, votre rapport y devient moins fétichiste. C’est le cas avec la littérature apocryphe, qui demande un travail d’édition critique de longue haleine.
En quoi cela consiste-t-il ?
Etablir un texte critique revient à faire l’histoire d’un bâtiment pour un archéologue. Il y a différentes couches littéraires dont on cherche à comprendre la construction et les modifications. Les variations peuvent être le fruit de fautes de copies ou être intentionnelles. Il faut alors identifier les raisons et l’impact. Et donc, tout ça n’est pas mécanique, c’est de la recherche qui vous guérit de tout littéralisme !
Concrètement, on commence par dépouiller des catalogues de documents de bibliothèques à la recherche de manuscrits qu’on essaie de lire. On compare ensuite les différentes versions d’un récit pour établir un texte qu’il faut enfin traduire et commenter. C’est très formateur, car la plupart des textes de l’Antiquité sont reconstitués. A commencer par le Nouveau Testament, pour lequel on compte plus de 5000 manuscrits.
On fait donc travailler notre sens critique ?
C’est en effet une démarche qui correspond à ce qu’on essaie d’enseigner à l’université. L’esprit critique n’est pas du tout naturel à l’esprit humain. A priori, quand on lit quelque chose, on le croit. Être critique, c’est lire entre les lignes. Ça passe par la lecture, mais aussi par la mise en contexte. C’est un exercice nécessaire et salutaire qui peut s’appliquer dans la vie quotidienne.
Quels apocryphes vous ont particulièrement marqué ?
J’ai rédigé ma thèse sur les Actes de l’apôtre Philippe. Dans les années 1980, j’avais fait le commentaire de ce texte inédit de l’histoire ancienne, avec l’idée que le récit se déroulait à Hiérapolis en Phrygie (actuelle Turquie), l’actuelle Pamukkale. Et vingt ans après, c’était une belle satisfaction de voir que cette localisation avait pu être confirmée par des archéologues italiens.
Je me suis aussi intéressé au roman pseudo-Clémentin, un document majeur pour l’histoire du judaïsme chrétien, c’est-à-dire qu’on pouvait encore être juif et chrétien au IVe siècle. Ce texte a connu une postérité en Occident avec la version latine, soit une centaine de manuscrits, car le motif de l’apôtre Pierre établissant Clément comme son successeur à la tête de l’Église de Rome a contribué à légitimer la papauté.
Est-ce que vos recherches sur les apocryphes ont eu un impact sur votre foi ?
Entamer des études en théologie, c’est accepter de se remettre en question. Vos convictions religieuses sont questionnées. Pour ma part, j’ai découvert que le Nouveau Testament n’était pas un monolithe, mais une petite bibliothèque qui s’inscrivait dans le large panorama du christianisme ancien, sa diversité et des traditions locales. Cela m’a donc permis d’y mêler ma passion pour l’histoire.
Vous quittez votre poste d’enseignant à la FTSR. Tournez-vous aussi la page des apocryphes ?
Non. D’ailleurs, je travaille actuellement à l’édition du dernier chapitre des Actes de Philippe qui raconte le martyre de l’apôtre. Je pense que ce travail d’édition m’intéressera toujours. C’est aussi réjouissant de savoir que mon poste sera repourvu. C’est une forme de reconnaissance institutionnelle d’un domaine en plein essor. D’ailleurs, le siège de l’Association pour l’étude de la littérature apocryphe chrétienne est à l’Université de Lausanne.
C’est pourtant un tout autre sujet que vous aborderez lors de votre leçon d’adieu qui a pour thème « Création ou nature. Pourquoi choisir ? ».
Le problème de la crise écologique m’accompagne depuis mon adolescence. La question de la place de l’être humain dans la création, de sa responsabilité, font l’objet de controverses théologiques très animées, dont la leçon donnera un aperçu.
Leçon d’adieu
« Création ou nature. Pourquoi choisir ? », leçon d’adieu du Prof. honoraire Frédéric Amsler, dans le cadre de la cérémonie d’ouverture des cours de la FTSR. Jeudi 17 septembre 2026 à 17h15, bâtiment Anthropole salle 1129, Université de Lausanne, Dorigny.





