
Muriel Schmid « La majorité des croyants sont favorables à l’avortement »
«Il n’y a pratiquement plus de gynécologues dans l’Idaho», «90 % des femmes recensées mortes faute de soins sont noires»: quand Muriel Schmid parle de l’Amérique post-Roe, les chiffres tombent comme des coups de massue. Installée outre-Atlantique depuis trois décennies, elle dirige une organisation interreligieuse pro-choix (position politique et éthique qui défend le droit des personnes à décider librement de leur corps, de leur grossesse et de leur santé reproductive).
Des clochers fribourgeois à Salt Lake City
Son parcours a de quoi donner le vertige. Diplômée en théologie à Neuchâtel, elle fut la première femme à demander la consécration dans l’Église réformée fribourgeoise, en 1990. Après dix ans de pastorat, un doctorat en théologie et une année au Séminaire théologique de Princeton, elle s’installe aux États-Unis. Dix ans d’enseignement à l’Université d’État de l’Utah suivent, où elle crée le programme de sciences des religions.
Puis nouveau changement de cap. «J’en ai eu marre du milieu académique. Je me suis lancée dans ce troisième volet de ma carrière, les organisations religieuses à but non lucratif», explique-t-elle. Elle s’engage pour de petites organisations qui font «du travail en justice sociale, mais avec une perspective de chrétiens engagés, disons de chrétiens sociaux». Accompagnement dans des zones de conflit, puis activisme visant à revitaliser l’engagement social de communautés catholiques et, depuis un peu plus d’une année, elle oeuvre pour un mouvement qui se veut à la fois pro-choix et pro-famille: le Kentucky Religious Coalition for Reproductive
Choice.
Une minorité très bruyante
Le regard qu’elle porte sur son pays d’accueil contredit frontalement les idées reçues. Oui, le christianisme nationaliste blanc, incarné par les baptistes du Sud et alimenté par le trumpisme, est en pleine ascension: «L’Union américaine pour les libertés civiles a recensé plus de 500 lois introduites contre les LGBTQ en une seule année.» Mais, insiste-t-elle, «c’est une minorité». Les sondages renouvelés en 2025 le confirmeraient: «La majorité des personnes avec une tradition religieuse sont pour un droit à l’avortement sans exception» – entre 60 et 70 %, musulmans, bouddhistes, juifs et chrétiens confondus. Le problème de cette majorité? «Elle est multiple, multiraciale, multiconfessionnelle. Il n’y a pas d’unité, donc elle n’a pas la même puissance de discours public.»
La santé des femmes en lambeaux
Depuis l’abrogation du droit constitutionnel en 2022, chaque État légifère seul en matière d’avortement. Au Kentucky, il est ainsi interdit sans exception. Et les conséquences dépassent la seule question de l’interruption volontaire de grossesse: «Les futurs gynécologues refusent de faire leur résidence (période de spécialisation postgraduée pour les médecins assistants) dans le Kentucky car ils ne peuvent pas pratiquer la médecine reproductive. Au Texas, il est question de changer la loi: le médecin qui pratique l’avortement risquerait alors vingt-cinq ans de prison. Donc ils vont faire leur résidence à New York.»
Résultat: «Le taux de mortalité maternelle et infantile a augmenté. Les femmes noires ont quatre fois plus de risques de mourir d’une grossesse ou d’un accouchement.» Dans les cas recensés de femmes développant une grossesse extra-utérine mortes de sepsis (anciennement appelé «septicémie») parce que les médecins «ont trop peur», «90 % sont noires». Disposant de plus de moyens, la population blanche peut le plus souvent voyager dans un État voisin pour bénéficier des soins nécessaires.
Autre chiffre inquiétant: «Il y a un lit d’hôpital sur six aux États-Unis qui est dans un hôpital catholique», où les évêques interdisent les soins liés à l’avortement et aux personnes trans. Ironie du sort: la clinique rattachée au planning familial de Louisville, qui ne peut plus pratiquer d’avortements, s’est recyclée en centre… de vasectomies. «Et ça marche, les rendez-vous sont pleins.»
Les juifs contre l’État du Kentucky
Pour défendre leurs droits, les militantes recourent à des modes d’action parfois inattendus. Ainsi, trois femmes juives poursuivent devant les tribunaux l’État du Kentucky. Leur argument? «La loi reflète la perspective chrétienne conservatrice. Or les juifs sont très clairs, la vie commence au premier souffle. Les plaignantes disent: ‹ On est soumises à une loi d’État contraire à notre religion.» L’Indiana a d’ailleurs déjà fait des exceptions pour raisons religieuses dans des cas similaires.
Mais pour une majorité désorganisée, l’enjeu du combat est avant tout la visibilité: rappeler aux médias que «la responsabilité journalistique, c’est d’interroger les deux côtés et d’écouter aussi cette majorité religieuse pro-choix».
Formée à l’écoute
Muriel Schmid vient de terminer une formation de quatre semaines afin de rejoindre le groupe de bénévoles qui font vivre la ligne d’accompagnement spirituel de l’organisation Faith Aloud, qui s’adresse tout particulièrement aux personnes ayant besoin d’aide en lien avec l’avortement, la grossesse, l’adoption ou la parentalité. «Les bénévoles y font un travail d’accompagnement sans jugement. L’écoute active y est la règle, une écoute qui laisse place à l’autre et à ses doutes, ses peurs, ses pleurs. On m’a déjà prévenue que la majorité des personnes qui appellent sont de tradition chrétienne et que le commentaire que je vais entendre le plus souvent est ‹ Dieu ne peut plus m’aimer ›. Une conversation après l’autre, les bénévoles doivent prendre sur eux un peu du poids de cette culpabilité religieuse imposée à de nombreux croyants.»
Bio express
1965 Naissance à Genève.
1990 Consécration pastorale à Morat.
1995 Séjour d’une année au Séminaire théologique de Princeton. Rencontre de sa future épouse, Christine.
1998 Doctorat en théologie à Neuchâtel.
2004 Emigre aux États-Unis et enseigne les sciences religieuses.
2007 Partenariat enregistré à Bienne.
2014 Changement de carrière. Travaille pour des organisations qui combinent foi et engagement social inclusif.
2016 Mariage à Salt Lake City.
2025 Première directrice du Kentucky Religious Coalition for Reproductive Choice.





