
Le personnel ecclésial mitigé sur l’intérêt de l’IA
Bof, bof et triple bof. C’est l’une des réponses de ce sondage à la question : « Quel est votre sentiment concernant l'intérêt ou l'utilité de l'IA pour le quotidien des ministres ? » Elle reflète l’esprit critique dont les participants font globalement preuve face à l’utilisation de l’IA pour les tâches professionnelles du personnel ecclésial. Comme son nom l’indique, l’IA est une intelligence artificielle ; rien de créé par l’homme ne peut remplacer l’Esprit Saint du Dieu incarné, répond par exemple un participant.
Développé conjointement par Protestinfo, Ref-Médias et l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS), le questionnaire a été distribué aux ministres de Suisse romande entre le mois de juin et la mi-septembre. Au total, 124 formulaires ont été remplis.
Peu de consensus
Les résultats montrent que les consensus marqués sont rares, sauf sur la question de l’accompagnement spirituel, pour lequel environ 90 % des sondés affirment ne jamais utiliser l’IA, contre un peu moins de 10 % qui déclarent s’en servir une fois par mois. « Je ne vois pas comment l'IA pourrait faire preuve d'écoute active, et surtout de compassion et d'empathie », explique un répondant.
Pour ce qui concerne la création de contenus, la préparation des prédications et la catéchèse, en moyenne 24 % des sondés sont contre le recours à l’IA, seulement 5,7 % sont pour, tandis que tous les autres se situent à des niveaux divers entre ces deux extrêmes. Pas de franc consensus, donc.
Effets discutables
La confiance dans le fait que l’IA peut apporter quelque chose pour l’exécution des tâches ministérielles ne génère pas non plus de réelle unanimité : 14 % des sondés ne sont pas confiants, 5 % sont très confiants et le reste se répartit le long d’une échelle allant de 0 à 10. Moins de 1 % des participants pensent que l’IA aura un effet positif sur l’efficacité des Églises au cours des prochaines années, 9 % imaginent que cet effet sera négatif et les autres se positionnent à des niveaux divers entre ces deux extrêmes.
Des résultats modérés encore, pour ce qui est de l’intérêt de l’IA dans le domaine administratif : 15,6 % sont contre, 18 % sont pour et les autres ont des avis intermédiaires. En ce qui concerne les recherches bibliques, 26,4% n’ont jamais recours à l’IA et 52,8% rapportent un usage régulier, dont 20,6% à une fréquence hebdomadaire. Une habitude est donc ancrée chez une bonne moitié des pasteurs et des diacres.
Applications plébiscitées
Quelles sont les applications plébiscitées par les ministres ? Certains noms reviennent fréquemment : Chat GPT, Canva, Claude, Gemini, le Chat Mistral (aujourd’hui Vibe), DeepL, l’AI de Google et Euria. Elles sont le plus souvent utilisées pour contrôler, améliorer, corriger, résumer ou traduire des textes ; pour faciliter le travail administratif ; pour effectuer des recherches (informations, idées, versets bibliques, citations, définitions), et comme aide pour la création de contenus.
Une partie des participants relèvent l'intérêt de l'IA pour leur travail quotidien : ils la jugent efficace. En particulier, elle permet de gagner du temps dans l’exécution des tâches administratives et secondaires. « À quand un abonnement IA pro pour tous les professionnels en Église ? », demande ainsi un participant. Plusieurs se disent impressionnés par l’évolution de l’IA, qualifiée de « stupéfiante », et lui prédisent un bel avenir. Elle est devenue « incontournable » et « deviendra rapidement indispensable ». En tout cas, « le monde va devoir faire avec. » À preuve, on voit déjà des familles en deuil se tourner vers l’IA pour rédiger des célébrations qu’elles demandent au pasteur de lire...
Gain de temps trompeur
Cette évolution inquiète une autre partie des sondés, qui rejettent l’IA. « Aucun intérêt. » « Si je l'utilise, dans vingt ans je serai un moins bon pasteur. » « Je suis contre l’IA qui rend bête ! » « Il y a 30 ans, sans internet, j’avais le temps de visiter mes paroissiens. Aujourd'hui, avec l’outil informatique et sa promesse bidon de gagner du temps, j’en perds et n'ai plus le temps pour les visites. Bref, je suis contre l’IA qui nous emmènera encore plus loin avec des promesses sans lendemain. La fin de l’humanité ! »
Le côté énergivore de l’IA est critiqué – et ceci d’autant plus vivement que l’une des priorités des Églises est de prendre soin de la Création. Tant que l’IA contribuera à la destruction de l'environnement, il faudra « résister et renoncer à ce nouvel outil, à moins de compenser en arrêtant de nous déplacer en voiture, de chauffer nos temples, d'imprimer du papier, etc. Il en va non seulement de la cohérence de notre témoignage, mais aussi d'une responsabilité reçue dès la Genèse. »
Paresse intellectuelle
Entre ces deux positions, une grande quantité de réponses témoignent d’un intérêt pour l’IA, mais avec une certaine réserve ou sous certaines conditions. C’est bien sur ce point que tout le monde se rejoint. En effet, pour la majorité des répondants, il semble bon d’avoir un avis « nuancé ». Les conséquences négatives de l’IA sur l’environnement, l’emploi, le respect des droits d’auteur et la protection des données, notamment, constituent une préoccupation récurrente. Il est souligné que l’IA doit rester un outil et que le contrôle humain reste nécessaire, car elle livre des résultats qui sont des probabilités basées sur des sources « parfois faibles et discutables ». Souvent même, il y a des « oublis majeurs ».
Le risque de paresse intellectuelle est également mis en avant. Si l’IA est bel et bien efficace, il s’agit donc d’en faire bon usage. S’en remettre à elle pour le travail de création serait une « faute professionnelle », car les ministres « sont dans une spiritualité et une foi de l'incarnation » ; or l'IA est « désincarnée ».
Erreur et abus de confiance
Parmi les risques qui justifient une certaine retenue : la fiabilité incertaine des sources, des erreurs assez difficiles à détecter, la tentation du plagiat et la précarisation sociale pour ceux qui n’arrivent pas à suivre, sans parler de la standardisation de la pensée (nivellement par le bas), de la diminution de l’esprit critique et de la perte d’humanité. « Le risque principal, écrit un participant, c’est que tout se ressemble, que les contenus manquent de sel. Je pense que l’IA peut conduire à une société moins humaine et moins spirituelle. En tout cas, l’humain et le spirituel ne sont pas ses domaines de compétences. »
D'un point de vue déontologique, demander à l’IA de rédiger une prédication serait « une erreur et un abus de confiance vis-à-vis des paroissiens ». L’IA ne doit donc « pas être utilisée pour créer des prières ou des prédications, car celles-ci doivent être inspirées par l'Esprit Saint. » Plusieurs personnes avouent d’ailleurs avoir un peu honte d’utiliser l’IA. Enfin, le besoin de formation revient à diverses reprises. Un répondant dit même que « toute personne souhaitant utiliser l'IA dans le métier devrait être astreinte à une formation sur le sujet ». Un autre suggère de solliciter Réf-Formation, l'organisme responsable de la formation des ministres au sein des Églises réformées de Suisse romande (CER), pour mettre sur pied une mini-formation sur quelques jours.





