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L’Église protestante suisse se sent légitimée à intervenir dans certains débats publics

 
8 min de lecture
Dans quels cas l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS) est-elle fondée à se prononcer sur certaines questions politiques ? C’est l’une des questions qui a été débattue lors du Synode d’été de l'EERS qui s’est tenu du 14 au 16 juin à Bulle.

« Soyez toujours prêts à vous défendre face à ceux qui vous demandent de justifier l’espérance qui est en vous », lit-on dans la première épître de Pierre (1 Pierre 3,15). Ce verset résume l’état d’esprit du Conseil de l’EERS face à la question de savoir si l’Église doit faire publiquement entendre sa voix. Il a résumé son point de vue sur le sujet dans un fascicule intitulé « Pourquoi et comment l’EERS intervient dans le débat public », publié le 12 juin : oui, l’Église est fondée à prendre position sur des questions politiques, lorsque celles-ci la concernent (lire encadré).

La question a fait l’objet de débats nourris lors du Synode d’été de l’EERS, suite à une interpellation de la présidente du Conseil synodal de l’Église réformée du canton de Zurich, Esther Straub, sur le même sujet. À l’origine de son interpellation, le fait que le Conseil n’ait pas pris position sur l’initiative « Pas de Suisse à 10 millions ! » « Nous avons le droit de prendre position sur tout ce qui nous affecte directement », a plaidé Esther Straub.

Dans sa réponse, le Conseil de l’EERS a justifié sa réserve en rappelant que face à des sujets qui suscitent une forte polarisation et divisent les membres de l’Église, la priorité est de préserver le dialogue. Néanmoins, l’Église est légitimée à s’impliquer davantage lorsque des thèmes politiques la touchent directement. Ainsi, l’EERS s’exprime régulièrement sur des questions liées à l’asile, à la migration, à la paix et au développement.

« Pas une seule de nos séances ne se déroule sans qu’un sujet de débat public ne soit traité, a souligné Philippe Kneubühler, membre du Conseil de l’EERS. Nous ne restons donc pas silencieux ou inactifs. » Les débats ont révélé un éventail d'opinions oscillant entre le souhait de voir l'EERS s'exprimer plus fermement publiquement et la nécessité de faire preuve de retenue. « Nous avons une légitimation politique faible, a ainsi relevé le conseiller synodal zurichois Willi Honegger. Personnellement, j’ai été élu par un Synode. On peut s’interroger sur le soutien accordé à nos prises de position. » Une chose est clairement ressortie des discussions : la question n'est pas de savoir si l'EERS doit s'exprimer publiquement, mais quand, sous quelle forme et avec quel degré d'engagement. Aucun vote n'a eu lieu.

Financement de l’aumônerie d’asile

Le Synode a ensuite décidé de maintenir à 470'000 francs par année le niveau de la répartition solidaire des coûts pour le financement des services d’aumônerie dans les centres fédéraux d’asile pendant la législature 2027 à 2030. Il a également suivi la proposition du Conseil de retenir comme critères de répartition le taux d’occupation des centres fédéraux d’asile et la capacité financière des Églises locales concernées.

La répartition solidaire des coûts est un mécanisme qui permet à toutes les Églises locales d’assurer un engagement de base. Sans les contributions de cette péréquation des charges, les Églises disposant de peu de ressources ne pourraient pas financer leur offre d’aumônerie. Ce mécanisme reste donc pour l’EERS un moyen éprouvé et efficient de remplir sa mission, a estimé le Synode.

Contribution solidaire

Dans la foulée, le Synode a voté la contribution solidaire de base aux organisations missionnaires et aux œuvres d’entraide, pour un montant de 4,4 millions qui sera inscrit au budget 2027. Les Églises membres se verront facturer leur part de cette contribution, qui est l’expression de la communion d’Église et de la responsabilité mutuelle au sein de l’EERS.

C’est en 2026 que la contribution de base a été prélevée pour la première fois. Auparavant, les contributions destinées aux organisations missionnaires et à l’EPER étaient perçues séparément. Ainsi, le modèle actuel met fin à la démultiplication des voies parallèles de financement.

Nouvelle clé de répartition

Le Synode s’est également prononcé en faveur du nouveau modèle de solidarité proposé par le Conseil pour la clé de répartition des contributions des Églises membres de l’EERS. L’entrée en vigueur a été fixée au 1er janvier 2028. Cette clé de répartition se base sur la capacité financière par membre d’une Église et tient compte du potentiel économique des Églises membres par le biais d’une contribution solidaire.

Corinne Duc, conseillère synodale zurichoise, a fait remarquer que le nouveau modèle n’était pas taillé dans le marbre : « À l’avenir, on pourrait très bien décider de maintenir le plafonnement, au cas où il y aurait une importante augmentation de la cotisation de base. »

Excédent de dépenses

En ce qui concerne les finances, le Synode a approuvé les comptes de l'année 2025 et a décidé d’imputer l'excédent de dépenses de quelque 10'000 francs au capital de l'organisation. Le budget 2025 prévoyait un excédent de charges de 79'000 francs. Les contributions des membres, qui se montent à 5’922 francs, constituent la principale source de revenus de l'EERS.

Par ailleurs, le Synode a élu l’exécutif de l'Église pour le mandat 2027-2030. L’actuelle présidente Rita Famos a été réélue pour un nouveau mandat de quatre ans. « C'est avec joie et enthousiasme que je consacre cette dernière étape de ma carrière au service de mon Église, a-t-elle affirmé. Avec vous tous, je m'engage en faveur d'une Église solide, unie, et qui sert Dieu et les êtres humains de manière visible. »

Nouvelle association

Enfin, la Fédération d’Églises luthériennes en Suisse et au Liechtenstein (BELK) s’est présentée au Synode dans le cadre de sa demande d’association avec l’EERS, pour une forme d’échange institutionnalisé. Cette demande est motivée notamment par l’héritage commun de la Réforme. « Les contacts établis à ce jour montrent un intérêt partagé pour des échanges approfondis et une collaboration », a expliqué Philippe Kneubühler, conseiller synodal des Églises Berne-Jura-Soleure.

« Le Conseil a particulièrement apprécié la capacité de la Fédération à rassembler dans une pratique spirituelle partagée des identités plurielles, a-t-il précisé. Au final, le Conseil considère que cette association est pertinente et porteuse d’avenir pour l’Église. » À l’unanimité, le Synode a donné mandat au Conseil de poursuivre les négociations.

Que dit le fascicule « Pourquoi et comment l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS) intervient dans le débat public » ? En dix points résumés ci-dessous par Stephan Jütte, porte-parole, il explique dans quelles conditions l’Église est fondée à s’exprimer publiquement sur certains sujets politiques.

1. Pourquoi l’EERS s’exprime-t-elle publiquement sur des questions politiques ?

L’EERS s’exprime parce qu’elle fait partie intégrante de la société et de l’espace publique démocratique. Sa mission ne s’arrête pas au seuil du temple ; elle assume son rôle social et s’engage en faveur de la justice, de la paix et de la sauvegarde de la création. Les prises de position publiques sont un moyen de le démontrer.

2. Comment l’EERS définit-elle le terme « politique » ?

Pour l’EERS, la politique ne se résume pas à une procédure étatique ou à une campagne de votation, par exemple. Sont politiques toutes les questions qui se rapportent au vivre-ensemble : comment garantir le droit, permettre la liberté, préserver la création, etc.

3. Quel rôle joue l’EERS dans l’espace publique démocratique ?

L’espace public démocratique ne se limite pas uniquement aux parlements, aux autorités, aux partis politiques et aux médias. Il inclut par exemple les associations, les œuvres d’entraide et les établissements d’enseignement qui apportent leurs expériences, leurs points de vue et leurs valeurs, sans exercer de fonction décisionnelle au niveau étatique. L’EERS a également sa place dans ce contexte.

4. Sur la base de quels critères le Conseil décide-t-il si l’EERS doit se prononcer ?

L’EERS ne s’exprime pas sur toutes les questions politiques. Les prises de position publiques exigent une certaine prudence et des critères clairs. Il est déterminant de savoir si un sujet revêt une importance particulière du point de vue évangélique réformé et si l’EERS peut apporter une contribution qui lui soit propre, pertinente et responsable.

5. Dans quels cas l’EERS est-elle particulièrement compétente ?

L’EERS assume la responsabilité de la défense des intérêts ecclésiaux au niveau national dans les domaines de la politique, de la société et de la vie publique. Ces missions ne peuvent pas être menées à bien au niveau des Églises membres, des paroisses ou des œuvres. Ce faisant, l’EERS respecte le principe de subsidiarité.

6. Sous quelles formes le Conseil de l’EERS s’exprime-t-il ?

L’EERS dispose de différents types déclarations publiques. Par exemple, les réponses aux consultations servent à apporter une contribution de fond aux procédures législatives. Outre les prises de position, la communication publique de l’EERS comprend des interventions dans les médias, des débats publics, des discussions spécialisées et des manifestations, notamment.

7. Comment les déclarations publiques de l’EERS voient-elles le jour ?

Les déclarations publiques de l’EERS sont le fruit d’un processus de discernement alliant les dimensions spirituelles, théologiques, éthiques ainsi qu’une expertise thématique. Ce processus comprend l’écoute des Écritures, l’Évangile comme source d’orientation, la prise en compte des traditions réformées, l’analyse spécialisée, etc.

8. Comment l’EERS gère-t-elle la diversité au sein de l’Église et la liberté d’opinion ?

L’EERS n’a pas de ligne politique officielle. Ses Églises membres comptent parmi leurs membres des personnes aux convictions politiques diverses. Cette diversité fait partie intégrante de l’identité réformée. C’est pourquoi les déclarations publiques de l’EERS ne doivent pas se substituer à la formation du jugement politique, mais l’approfondir.

9. Quelles sont les responsabilités et les limites qui s’appliquent aux déclarations publiques de l’EERS ?

Les déclarations publiques de l’EERS doivent être soigneusement argumentées, fondées sur des bases solides, théologiquement justifiées et compréhensibles pour l’opinion publique démocratique. Elles ne visent pas à se substituer à la formation du jugement politique, mais à l’enrichir.

10. Que vise l’EERS à travers ses déclarations publiques ?

L’EERS souhaite contribuer à la compréhension mutuelle dans l’espace public en apportant un témoignage crédible en paroles et en actes. En résumé, l’EERS ne se place pas au-dessus de la société ; elle en fait partie intégrante et est donc légitimée à faire entendre sa voix en tant que membre de la société civile.

Vous pouvez accéder au texte du fascicule ici.