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Des portes ouvertes, mais pour qui?

 
7 min de lecture
Diversité
Entre idéal d’ouverture et repli identitaire, les Églises réformées romandes cherchent comment rester au service de toutes et tous. Aumôneries, accessibilité et langage: des acteurs repensent le multitudinisme face à une société pluraliste.

Notre mandat en tant qu’aumôniers est de rendre un service d’accompagnement spirituel universel à toute personne qui en fait la demande, quelle que soit son appartenance ou sa spiritualité», rappelle Elisabeth Schenker, pasteure à l’Église protestante de
Genève, qui exerce son ministère comme aumônière aux HUG. Elle apprécie particulièrement cette fonction qui la place «au service de toutes et tous. L’accompagnement spirituel n’est pas réservé à un club». Mais elle constate: «On assiste partout à un repli identitaire dans nos Églises parce que l’on manque de forces. Avant, Genève était complètement protestante. Il n’y avait alors aucun problème, on s’occupait de tout. Mais aujourd’hui, continue-t-on à s’occuper de tous parce que l’Evangile est pour tous ou est-ce que l’on se replie sur un petit club de gens qui croient la même chose? C’est une vraie question qui concerne toutes les Églises!»

Accueillir la diversité
Depuis le XIXe siècle, les Églises protestantes de Suisse et d’Allemagne, sous l’impulsion de philosophes et théologiens tels qu’Alexandre Vinet (1797-1847) ou Friedrich Schleiermacher (1768-1834), se pensent chargées de la spiritualité de toute une population dans une société où la foi devient une affaire éminemment individuelle, explique le théologien Bernard Reymond (1933-2025) dans un article de 2016. Un peu plus tôt, à Genève, rappelle Elisabeth Schenker, c’est Jean-Alphonse Turrettini (1671-1737), «grand théologien genevois des Lumières», qui a formalisé en «multitudinisme pluraliste» une Église ouverte à toutes et tous, capable de tolérer la diversité des opinions doctrinales en son sein plutôt qu’une orthodoxie rigide «Fondamentalement, l’Église multitudiniste, quelle que soit sa taille, ignore quelles sont ses frontières et renonce à les déterminer. 

Elle accepte de se situer en continuité par rapport à la société. De sorte que ses membres se trouvent sur un éventail qui va de l’intégration la plus forte à la marginalité la plus grande. De plus, ce type d’Église reconnaît que la foi de ses membres n’est pas en relation directe avec leur intégration et que l’on peut être croyant tout en se tenant sur ses marges. Elle admet, enfin, qu’au cours de sa vie un individu puisse passer par des degrés divers de foi et d’intégration», résume Jean-Marc Prieur (1947-2012) dans un article de 1992. L’Église réformée vaudoise, par exemple, résume cet état d’esprit en précisant dans ses principes constitutifs qu’elle «remet à Dieu le jugement des coeurs».

Des paroissiens qui tendent à se ressembler
Historiquement, le multitudinisme s’est déployé sur un modèle d’héritage culturel où l’Église était «relativement au milieu du village», constate aussi Jean-Christophe Emery, responsable de la formation initiale des ministres au sein de Réf-Formation. Il pose le problème sans détour. Aujourd’hui, on est «plutôt sur un mode électif»: la désaffiliation religieuse a opéré génération après génération, et ceux qui restent à l’Église présentent une «coloration plus homogène qu’à d’autres époques». «Les études menées avec l’outil des Sinus-Milieus dans les Églises zurichoise et neuchâteloise ont d’ailleurs montré que certains groupes sociaux étaient sous-représentés dans les milieux d’Église, notamment les franges plus progressistes de la population.» 

Dès lors, le diagnostic est nuancé: les acteurs des Églises sont «conscients que le modèle est dépassé»; certains s’accrochent à un idéalisme de lien avec la société; d’autres restent «soit dans la nostalgie, soit dans le déni». L’enjeu est théologique autant que sociologique. «Le multitudinisme, c’est probablement aujourd’hui plus un défi qu’une réalité sociale, analyse Jean-Christophe Emery. Mais si l’Église n’entre pas dans cette perspective-là, elle devient un club fermé avec une tendance au repli» – le message chrétien étant fondamentalement un message d’incarnation, où Dieu se rapproche des humains par le biais de Jésus-Christ.

Le risque de prendre l’ouverture pour acquise
Le théologien Olivier Bauer est plus frontal. Dans les paroisses qu’il connaît, le multitudinisme est «quelque chose qui est acquis»… en principe. Mais dans les faits? «On se veut multitudiniste, mais on ne fait pas d’efforts pour rejoindre la multitude.» On dit «les gens n’ont qu’à venir» – les cloches sonnent, les portes sont ouvertes. Or les barrières concrètes abondent: des activités paroissiales toutes programmées pendant les heures de travail, excluant de fait les actifs; des temples où l’on ne peut pas monter au choeur avec deux cannes; un langage, une musique, une culture liturgique qui parlent aux rationnels introvertis – «notre culte concerne les rationnels introvertis, disait déjà Bernard Kempf en suivant les types de Jung.»; l’oubli de langage épicène dans les cantiques, l’incapacité à intégrer théologies, chants et manières de célébrer venues d’Afrique ou d’Asie.

Son critère est limpide: «Est-ce qu’il y a des personnes qui pourraient ne pas venir chez nous si elles le voulaient? […] S’il y a une barrière qui est là plus ou moins volontairement, il faut la supprimer.» Et il cite son cours intitulé «Transformer les portes en seuils». «Si l’on n’a pas envie de la faire disparaître, il faut être honnête et dire que l’on n’est plus vraiment une Église multitudiniste.»

Points de contact avec la société
Jean-Christophe Emery constate que l’attachement à cette mission au service de tous reste fort. «C’est en particulier le cas pour les lieux d’interfaçage fort avec la société, par exemple les aumôneries. Mais plusieurs Églises essaient de créer des ‹ pôles ›, c’est typiquement le cas de l’Église vaudoise dans son actuelle refonte réglementaire. Ces lieux ne sont pas forcément des aumôneries, mais de nouvelles formes de présence ecclésiale souvent inspirées des expériences menées dans les Églises britanniques. Elles visent à aller à la rencontre des gens dans des quartiers ou des manifestations, par exemple, selon des modalités parfois éphémères pour précisément ouvrir l’Église et ne pas rester cantonnées dans des cercles qui peuvent apparaître comme des groupes fermés.» 

Egalement directeur de Cèdres Formation, un organisme qui propose des cours d’initiation à la théologie, Jean-Christophe Emery constate qu’une certaine crédibilité reste associée aux aumôneries. «Ce que je vois, c’est qu’un certain nombre de personnes qui veulent s’orienter sur l’accompagnement entrent en lien avec les Églises non pas par intérêt pour elles ou pour la foi chrétienne, mais par intérêt pour l’accompagnement spirituel qu’elles ont découvert dans les aumôneries. Ces lieux sont perçus comme des sas, à mi-chemin entre les réalités paroissiales et d’autres institutions. Ils représentent des lieux de mise en mouvement.» Elisabeth Schenker fait le même constat. En tant qu’aumônière, elle reçoit beaucoup de demandes de services funèbres laïques. «La tension qui existe entre services religieux et laïques vient d’un biais qui est de considérer la cérémonie en tant que telle. Elle est le résultat d’un accompagnement des familles en deuil. Une cérémonie n’est jamais totalement laïque dans la mesure où c’est toujours quelque chose qui intervient dans le champ de la relation. Et dans ce cadre, des gens qui ont un contentieux avec les Églises, qui ont été déçus par ses incohérences demandent du laïc. Mais ça ne veut pas dire, loin de là, qu’ils n’ont pas de spiritualité.»

Rendre le discours accessible
Olivier Bauer invite à multiplier les lieux d’interfaçage. «Je vais parfois au bistrot. Là où j’habite, il y en a un en face du temple. La dernière fois, je regardais les gens qui étaient là à boire des apéros en fin d’après-midi et je me suis demandé: ‹ Pourquoi est-ce qu’ils viendraient fréquenter notre paroisse? › Et la réponse est ‹ je n’en sais rien, ce serait un miracle s’ils venaient › parce que franchement j’ai l’impression que notre culture n’a rien à voir avec ces gens-là.» Le théologien plaide ainsi pour le principe biblique d’accommodation: «Le plus fort s’adapte aux plus petits.» 

Reste une interrogation de fond, que Bernard Reymond formulait déjà: la visée multitudiniste «garde toute sa pertinence et sa nécessité». Etre là pour tous, «être tout à tous comme disait l’apôtre Paul», c’est être de ceux à qui le Christ dit «donnez-leur vous-mêmes à manger» (Matthieu 14, 16). Cette exigence n’a «pas pris une ride». Mais entre l’idéal et la réalité du troupeau qui se resserre, l’Église romande devra choisir: assumer coûte que coûte son projet multitudiniste en supprimant ses barrières, ou reconnaître honnêtement qu’elle est devenue ce club fermé qu’elle n’a jamais voulu être.