
La parabole des vignerons résonne avec les violences et les injustices de notre monde. Mais au cœur de ce récit difficile se dessine une figure étonnante : un maître qui ne cesse d’envoyer ses serviteurs, jusqu’à son propre fils. Et si nous y découvrions la patience de Dieu, son amour et sa confiance sans cesse renouvelée envers les humains ? Qui est ce Dieu qui s’obstine à aimer, même lorsque la relation semble brisée ?
Prédication
« Il faut que justice soit faite. » Quand une personne est humiliée, quand les plus fragiles paient pour les décisions des plus puissants, quand une violence reste impunie, cette parole monte en nous. Et heureusement !
Mais lorsque nous demandons à Dieu de faire justice, qu’est-ce que nous attendons de lui ? Qu’il mette fin au mal, qu’il relève celles et ceux qui en souffrent. Et peut-être aussi qu’il confirme notre manière de répartir les rôles : les coupables de ce côté-ci, les innocents de ce côté-là. Nous laissons volontiers Dieu juger. Nous aimons seulement lui fournir quelques indications sur le verdict.
La parabole nous conduit à cet endroit. Des vignerons veulent posséder la vigne qui leur a été confiée. Ils maltraitent et tuent les serviteurs venus chercher les fruits pour leur maître. Puis, devant son fils, ils se disent : « Tuons-le et nous aurons son héritage ! » Supprimer celui à qui nous devons rendre compte, pour que tout soit enfin à nous : voilà ce qui nourrit leur violence. Ils jettent le fils hors de la vigne et le tuent.
Jésus demande alors : quand le propriétaire viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? Ses interlocuteurs répondent qu’il les fera mourir et confiera la vigne à d’autres. Nous comprenons cette réponse. Il faut que cela s’arrête. Ils doivent répondre de leurs actes. Il faut que justice soit faite.
Pourtant, un détail nous arrête : Jésus pose la question, mais ce sont ses auditeurs qui prononcent la sentence. Rappelons-nous : il s’adresse aux chefs religieux et politiques venus l’interroger sur son autorité, au lendemain de son entrée à Jérusalem. Leur réponse révèle leur conception de la justice. Or la parabole les met eux-mêmes en cause. Ils savent reconnaître l’injustice dans l’histoire racontée ; il leur reste à la reconnaître dans leur propre manière d’agir.
Et nous, comment recevons-nous cette parabole ? Acceptons-nous qu’elle interroge aussi notre manière d’agir ? Alors, ne nous plaçons pas trop vite aux côtés du maître pour décider du sort des vignerons. A nous aussi, quelque chose a été confié. De cette place-là, regardons comment le maître se comporte envers les vignerons. Après les premiers actes de violence, il envoie d’autres serviteurs, puis son fils. Qu’est-ce qu’il espère encore de ces vignerons ? Pourquoi continue-t-il à leur adresser la parole ?
Pour comprendre cette patience, je vous propose d’observer le comportement du maître tout au long de l’histoire. Il a planté une vigne, l’a protégée, a tout préparé pour qu’elle porte du fruit. Puis il l’a confiée. Et lorsque les premiers serviteurs ont été maltraités, il en a envoyé d’autres. Jusqu’à cette parole étonnante : « Ils respecteront mon fils ». Là où nous aurions peut-être imaginé l’arrivée d’une armée, il envoie son fils. Il leur a fait confiance, et il espère encore qu’ils pourront répondre autrement.
C’est là que Jésus nous laisse entrevoir la patience de Dieu. Une patience qui tient à la vie, aux fruits que cette vie pourrait porter. Le prophète Esaïe l’avait dit : dans sa vigne, Dieu attendait le droit et il entendait les cris des malheureux. Ces cris n’ont pas cessé de lui parvenir. A travers les prophètes, il a appelé à la justice. Dans le Christ, il s’engage lui-même dans cette relation. Et cet engagement prend des visages concrets. Pensons, par exemple, aux aveugles et aux boiteux que Jésus a guéris la veille, dans le Temple même où il raconte cette parabole. A présent, les grands prêtres et les anciens lui demandent de quelle autorité il agit. Mais enfin, Jésus a déjà fait goûter les fruits attendus. Ces vies relevées nous montrent ce que Dieu désire pour sa vigne.
Nous pouvons alors entendre ensemble sa patience et son jugement. Jésus annonce que le Royaume sera retiré à ses interlocuteurs et confié à un peuple qui en produira les fruits. Ce jugement est sévère, mais la vigne garde un avenir. Elle ne restera pas indéfiniment aux mains de ceux qui en confisquent les fruits. L’amour qui espère un changement chez celui qui fait violence ne peut pas abandonner sa victime à cette violence. Retirer une responsabilité peut aussi permettre à d’autres de vivre.
Cet avenir de la vigne, Jésus l’éclaire aussi par une autre image : « La pierre que les bâtisseurs ont rejetée est devenue la pierre d’angle. » Nous y reconnaissons, à la lumière de Pâques, le Christ rejeté et ressuscité. Dieu bâtit avec celui que les humains avaient voulu supprimer. Le refus n’a pas eu raison de son amour.
Le Dieu dont l’amour relève le Fils rejeté est aussi celui devant qui nous aurons à répondre de nos actes. Le pasteur et écrivain américain Frederick Buechner le dit dans une formule que je trouve assez élégante : « Celui qui nous jugera en dernier ressort sera celui qui nous aime le plus pleinement ». Cela pourrait sembler trop facile. Je crois au contraire que c’est une exigence extraordinaire, mais aussi une délivrance. Devant celui qui nous aime ainsi, nous n’avons plus à nous défendre à tout prix. Nous pouvons reconnaître le mal que nous avons fait et en répondre, parce que notre avenir ne se réduit pas à ces actes.
Cette parole nous rejoint jusque dans ce que nous considérons comme notre bon droit. Car les fruits de la vigne n’ont pas le même goût pour tout le monde. Un travail peut enrichir les uns et épuiser les autres. Un logement peut rapporter beaucoup et devenir inaccessible à celles et ceux qui ont besoin d’habiter. Une personne peut être écartée parce qu’elle ne suit plus le rythme. A une autre échelle, des représailles militaires peuvent être présentées comme un acte de justice et frapper des familles qui n’y sont pour rien. Et des étrangers qui cherchent un lieu où vivre en sécurité peuvent être considérés comme une menace avant même que nous ayons entendu leur histoire. Nous invoquons des nécessités économiques, la sécurité, parfois simplement le bon sens. Mais qui entend le cri de celles et ceux qui en paient le prix ?
Oui, la vigne nous a été confiée à nous aussi. Nous avons pu en garder les fruits pour nous, parler à la place des autres, nous accrocher à un pouvoir. Il n’est pas facile de le reconnaître, mais nous n’avons pas à nous prétendre irréprochables pour être aimés de Dieu. Son amour nous donne le courage de regarder nos actes en face et de commencer à agir autrement. Une place peut être rendue. Une parole peut être enfin écoutée. Nous pouvons commencer à réparer ce qui peut l’être. Ce sont les premiers fruits d’une confiance qui nous a précédés.
Même lorsque nous ne voyons plus que nos échecs, nos incapacités, le Christ vivant ouvre encore un avenir. Nous n’avons pas à mériter ce premier pas de Dieu vers nous. Il l’a déjà fait. Cette confiance nous permet de reprendre le chemin.
Oui, il faut que justice soit faite. Nous pouvons le demander à Dieu de tout notre cœur. Et nous pouvons lui confier aussi ce monde blessé, nos vies contradictoires, ce que nous ne savons pas remettre debout. Le Dieu qui juge est celui qui tient tellement à sa vigne qu’il ne l’abandonne pas. Il s’obstine à aimer. Sur cet amour, nous pouvons prendre appui pour apprendre, nous aussi, à faire vivre. Oui, que justice soit faite ; et que l’amour soit notre juge.





